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Pendant deux siècles, des milliers de
Dunkerquois passaient six mois sur des embarcations d'une
quinzaine de mètres de long dans l'une des mers les plus
difficiles du monde.
Le 5 juin 1737, le navire " Les deux
frères ", sort du port de Dunkerque pour partir pêcher la
morue sur les côtes d'Islande. Son capitaine, Jean Errchon
est le premier marin "islandais" dont nous connaissons le
nom. Il n'est certainement pas le premier à partir depuis
notre cité pour les mers boréales, mais si nous ignorons le
nom de ses prédécesseurs, nous savons par contre, que
l'ultime bateau à quitter Dunkerque pour la même
destination, est le "Cassellois", en 1931.
Il s'est donc écoulé plus de 200 ans
pendant lesquels la ville de Dunkerque n'a cessé, sauf
pendant les guerres, d'expédier, chaque année, des dizaines
de flottes traquer la morue sur les côtes de "l'île de
glace", comme la nomme Jules Verne.
Il est difficile, sinon hasardeux,
d'avancer des chiffres exacts, mais dans l'état actuel des
recherches, le nombre de 9000 navires et de 130 000 hommes
partis de Dunkerque pour Islande est une hypothèse basse.
A l'apogée de cette activité à Dunkerque,
dans la décennie 1860 -1870, plus de 1300 navires emmènent
plus de 22 000 pêcheurs à Islande. Pour la seule année de
1862, plus de 2200 hommes composent les équipages de 134
bateaux.
Quelle famille de la région dunkerquoise
ne conserve donc telle dans sa mémoire collective le
souvenir d'un ou plusieurs aïeux " islandais " ? Et avec
quelle fierté ne les évoque-t-elle pas ?
Et pourtant ! Que connaissons nous
exactement de ce qui fut si longtemps la principale
industrie de la ville. Nous savons tous que c'était un
métier très dur, beaucoup disent même d'enfer mais ces
qualificatifs ne nous donnent aucune indication sur les
hommes, sur les techniques de pêche, sur les bateaux, sur
les dangers..., elle réduit cette extraordinaire épopée
locale à une imagerie souvent misérabiliste dont la seule
réminiscence populaire serait le carnaval.

Le
métier d'armateur à Islande est une activité professionnelle
complexe qui nécessite expérience et capitaux. Il faut non
seulement armer des navires spécifiques, mais, au retour de
la pêche, traiter le poisson, le repaquer, le vendre et
éventuellement le stocker en attendant que les cours soient
favorables. La mise de fonds est conséquente, le retour sur
investissement souvent long et aléatoire. A Dunkerque, les
armements sont appelés " Maison de Commerce ".
Les maisons les plus importantes, au cours
du XIXème, furent Vancauwenberghe, Bonvarlet, Govard, Beek,
Durin, Bellais. Elles armeront de trois à dix bateaux par
année, ce qui implique des "entreprises" pouvant atteindre
deux cents personnes.

Pour la pêche à Islande, sur une même
année, il y avait les grands et les petits navires, mais
tous étaient de petits bateaux pour affronter des mers aussi
terribles.
Sur deux siècles d'histoire, ces types de
navires ont évolué mais cette évolution fut incroyablement
lente et restreinte. Entre les grands dogres de 1763 et l es
goélettes de la fin du XIXème, la différence est sensible,
mais pas au point de constater que les conditions de travail
à Islande aient été radicalement changées pour les pêcheurs.
La goélette, bateau emblématique de la
pêche à Islande, ne fait son apparition que dans les années
1830-1840, elle devient rapidement le type majoritaire. Sans
avoir été "inventée" à Dunkerque, la goélette islandaise fut
progressivement façonnée par les Dunkerquois pour atteindre
sa maturité dans les années 1860. Les Paimpolais qui ont
commencé la pêche à Islande en 1853, ont tout de suite
adopté ce type de navire, profitant ainsi de l'expérience
séculaire des constructeurs dunkerquois.
Parce qu'il est le dernier type de bateau
à avoir pratiqué la pêche, le dundee reste dans notre
mémoire collective mais en fait, il y en eut peu. Les
dogres, lougres et corvettes sont beaucoup plus
représentatifs.
Pour mieux situer la taille réelle de ces
navires, il faut rappeler que l'Etoile et la Belle Poule,
naviguant aujourd'hui sous les couleurs nationales, font
35,5 m de long sur 7,4 m de large. Les plus grandes des
goélettes islandaises n'ont jamais atteint cette taille.
La très grande majorité des navires
étaient construits à Dunkerque, dans les chantiers de
l'arrière port, souvent par des familles de constructeurs
apparentées aux armateurs, sinon par les armateurs
eux-mêmes, comme les familles Vancauwenberghe, Govard,
Derycke, Cornemuse ou encore Malo.

L'histoire des capitaines d'Islande est
particulièrement méconnue. Ces hommes endossèrent une
responsabilité hors du commun et eurent un rôle
particulièrement ingrat. Ils ne devaient pas être faciles à
recruter car, le Duc de Penthièvre, dans le même règlement
de 1770, ordonne " que les armateurs ne choisissent pour
capitaines et maîtres de dogres et corvettes que des
capitaines sages et expérimentés dans la conduite des
navires et des équipages ".
A
Islande, si le capitaine commande, son autorité n'est pas
absolue. Ses décisions peuvent être soumises à l'approbation
de certains membres de l'équipage. Leur consultation est
même indispensable lorsque le bateau doit abandonner sa
pêche. Ce partage des responsabilités a probablement ses
racines dans le fait qu'à l'origine, le commandement des
navires était confié à des maîtres de pêche dont
l'expérience primait sur les connaissances théoriques. Ne
pas être trop illettré et savoir déterminer sa position sur
la carte suffisaient. En 1851, le législateur veut réserver
le commandement des bateaux pêcheurs aux seuls capitaines au
long cours et caboteurs. C'est une véritable levée de
boucliers des armateurs dunkerquois qui arguent que "les
travaux de pêche réclament une expérience qui ne peut être
acquise qu'en fréquentant les côtes d'Islande depuis
l'enfance... Le débat au Parlement fut vif et aboutit à une
nouvelle loi : " Tout marin qui aura fait cinq voyages dont
les deux derniers, en qualité d'officier, à la pêche de la
morue d'Islande, sera admissible au commandement d'un navire
expédié à cette pêche, s'il justifie de connaissances
suffisantes pour la sécurité de la navigation ".
Dans les années 1860, le capitaine Masson
est traduit devant le tribunal par son armateur qui estime
les résultats de la campagne insuffisants. Reconnu coupable
de graves négligences, il est condamné à 45 jours de prison.
Un ou plusieurs navires de la marine
royale accompagnaient les pêcheurs à Islande et portaient le
nom de " Station Islande ".
Il y eut de véritables dynasties de
familles de capitaines qui, souvent, ont navigué avec les
mêmes armateurs. C'est par exemple le cas des familles
Vanhille et Popieul de Bray-Dunes qui, dans la deuxième
partie des années 1880, commandaient pratiquement tous les
navires de l'armement Vancauwenherghe - Lemaire.

Selon la taille du navire, le nombre
d'hommes d'équipage variait de 8 à 12 marins sur les plus
petits comme les corvettes ou les lougres, et de 16 à 18 sur
les plus grands comme les dogres, les galéasses ou les
goélettes. A partir de 1900, les grandes goélettes ont
parfois emmené jusqu'à 20 hommes, mais ce fut assez rare.
Depuis très longtemps, des règlements
royaux ou locaux, ont codifié le nombre d'hommes à bord.
Ainsi, en 1770, le Duc de Penthièvre, Amiral de France,
établit un règlement selon lequel, à l'article 2 " les
équipages des dogres seront limités. Ceux de 60 tonneaux et
en dessous de 100 tonneaux : de 12 à 14, ceux du port, de
100 tonneaux et au-dessus : de 14 à 15 et les corvettes de
10 à 12 ".
Les
armateurs, c'est à dire les employeurs, ont toujours redouté
le manque de marins disponibles ; c'est la raison pour
laquelle, à l'exception de ceux que l'on redoutait pour leur
extrême violence, ou pour leur incurable fainéantise, tous
les candidats au départ trouvaient un embarquement.
Heureuse époque où Dunkerque enregistrait,
année après année, le plein emploi de sa population
maritime. L'organisation des équipages est restée immuable
au fil des temps. Un capitaine, souvent appelé maître,
secondé par une maistrance désignée comme " les principaux
de l'équipage " : le second, le lieutenant (qui tient un
rôle de chef de quart), le tonnelier et le saleur. Viennent
ensuite les matelots pêcheurs, les novices et les mousses.
Les matelots doivent avoir au moins
dix-sept ans, les novices quinze. Les mousses ont une
dizaine d'années, parfois moins, jusqu'à neuf ans à
certaines époques, mais ce fut heureusement assez rare.
La répartition géographique des marins
" islandais " est totalement concentrée autour de Dunkerque.
C'est toute une région qui participe à la grande pêche,
depuis Grand-Fort-Philippe jusqu'à Bray-Dunes, aucun village
côtier n'est exclu avec, toutefois, des concentrations à
Gravelines, Fort Mardyck, Dunkerque, Zuydcoote et
Bray-Dunes.
Lorsqu'il y eut pénurie d'équipage, les
armateurs ont obtenu de l'Etat l'autorisation de faire appel
à la main d'œuvre étrangère, c'est ainsi que de nombreux
villages belges partagent avec nous une forte tradition
islandaise. Les marins d'Oostduinkerque, La Panne ou encore
Coxyde, embarquaient régulièrement sur les navires
dunkerquois où l'on parlait le flamand. Certaines années,
leur nombre atteignit jusqu'à 10 % de l'ensemble des hommes
embarqués.
Cette forte concentration géographique a
pour conséquence évidente que l'on navigue à Islande en
famille, pères, frères, fils, cousins ou neveux sont souvent
embarqués sur les mêmes navires ou participent aux mêmes
campagnes, au mépris de la sécurité qui voudrait qu'on
répartisse les risques, les bateaux regorgent de véritables
tribus familiales. Lorsqu'une catastrophe survient, elle
endeuille des villages entiers et déciment presque
totalement certaines familles. En 1888, les tempêtes d'avril
tuent huit membres de la famille Marteel de Zuydcoote et
Bray-Dunes, parmi lesquels trois enfants de 11, 13 et 16
ans. La même année, la Lulu Zaza sombre corps et biens avec
à son bord Egismond, Armand et François Patte,
respectivement capitaine, second et matelot... tous trois
sont frères.
Il semble difficile de reprocher à ces
hommes qui partaient chaque année pour près de six mois, de
ne pas avoir tenté de reconstituer une cellule sinon
familiale, moins de proximité. La solitude devait peser
suffisamment pour que l'on puisse souhaiter à adoucir en
navigant " en pays de connaissance ".
Sources
: Association 'Fifres et Tambours' Dunkerque
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