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Un tambour-major en costume (plus ou moins conforme) de
soldat de l'Empire, volumineux colback, redingote bleue, plastron,
pantalon blanc et guêtres assorties, un groupe de musiciens vêtus du
ciré et du suroît jaunes des pêcheurs, et, derrière la foule
compacte et colorée des masques dansant chantant et chahutant en
brandissant des parapluies au bout de longs manches c'est la "Bande
des Pêcheurs"!


Parmi les musiciens, on remarque les fifres :
leur musique aiguë et vive est caractéristique du Carnaval
Dunkerquois. Ce sont eux qui, à l'origine, avec les tambours
emmenaient les "masques" de la bande des pêcheurs dans leur sillage.
Ces fifres continuent à jouer les rengaines des origines : "Ta lire,
ta loure", "Roule ta bosse", "la cabaretière fais-nous
crédit"…

Les cuivres que la Municipalité leur a adjoints quand,
entre les deux guerres, elle a pris en charge l'organisation du
carnaval, donnent toute leur force dans les "rigodons" : le
tambour-major d'un geste de la canne fait arrêter les musiciens
protégés par la "première ligne". La foule des masques qui n'a
généralement rien vu vient se comprimer sur cet obstacle et c'est le
"p'tit tas " le "Tiens bon d'sus" si caractéristiques de la bande. À
un nouveau signal du Tambour-Major, les cuivres entament avec force
un air entraînant que tout le monde chante à pleins poumons en
s'agitant sur place. Les parapluies se trémoussent, la pression
augmente considérablement, contenue par les "piliers de bande" se
tenant bras dessus-dessous ont encore assez d'énergie pour lever
très haut la jambe. Mais cela ne dure pas trop longtemps : il faut
garder des forces pour le chahut final ! le tambour-major le sait
bien et un nouveau geste de la canne donne le signal de
l'enchaînement aux fifres qui reprennent "Roule, ta bosse". Tout le
monde se remet en marche, les lignes se reforment.

Le jour de la bande, bien avant midi, des
personnes déguisées déambulent déjà en ville. Certaines ont
participé au bal de la veille et ne se sont pas couchées. Pour
l'instant, tous se préparent à se restaurer, qui chez des amis, qui
dans quelque brasserie. Au fur et à mesure que le temps passe, les
masques sont de plus en plus nombreux dans les rues, et ceux qui se
sont fait accompagner de fifres et de tambours constituent déjà des
mini bandes. Quand arrivent deux heures et demie, les masques
convergent vers le point de rassemblement où les attendent déjà les
musiciens et le tambour-major. Les rangs se forment, les parapluies
sont déployés et l'impatience grandit. On scande "Et oh, et oh, oh !
oh!" ou "P'tit Louis, hop, hop!" ou encore "Acharnés, ohé, ohé !"
Les premiers roulements de tambours, les fifres qui attaquent "Roule
ta bosse"… et c'est parti! Les jeunes sont les plus pressés à
prendre le départ. Les "anciens" arrivent plus tard ou "prennent" la
bande en cours de chemin. Les membres des sociétés philanthropiques
et les "piliers de la bande", doivent jouer du coude pour occuper,
juste derrière la musique, les places du premier rang qui sont très
convoitées. Ils bénéficient de la complicité tacite des autorités
car, en contenant les masques, ils évitent les bousculades dont
pourraient être victimes les musiciens.
 
Les premiers rangs de la bande sont constitués de
carnavaleux chevronnés : ils savent marcher, faire un "tiens bon
d'sus" ou un "p'tit tas" sans rudoyer les autres. Regardez-les se
déplacer : leurs pieds glissent sur le sol, sans se soulever et ils
ne risquent pas de blesser leurs voisins par un coup involontaire.
Pour eux, les masques qui portent des chaussures de sécurité ou des
"rangers", sous prétexte d'éviter l'écrasement de leurs orteils sont
indignes de faire carnaval.

Les retardataires ou ceux qui ont quitté leur
place pour aller "faire une chapelle" essaient parfois de se
réinfiltrer dans les premiers rangs. Il se produit à ce moment
d'énormes remous : ceux qui sont dans la bande depuis le début
défendent chèrement leur place. La bande attire sur son passage de
très nombreux spectateurs. Elle est, en effet, un spectacle coloré
et joyeux. Souvent, un "civil" se trouve capté par un groupe de
masques de sa connaissance et entraîné dans le tourbillon d'un
chahut. Ou alors, il est conduit illico presto au café le plus
proche et invité à offrir un verre à ses amis de rencontre. Inutile
de préciser qu'il règne dans ces cafés une ambiance assez
extraordinaire et que la bière coule à flots !

En plein centre de la ville, les spectateurs sont très
nombreux et participent à la fête en chantant avec la bande. Lors du
passage devant l'hôtel de ville les édiles juchés sur le balcon
bombardent la bande et la foule avec des harengs fumés enveloppés
dans une feuille de plastique. Masques et spectateurs se disputent
cette manne, comme s'ils mouraient de faim, et provoquent un
désordre chaotique qui est un des points forts de l'itinéraire. Ce
jet de harengs, bien que de création récente est déjà devenu une
véritable tradition.

La nuit commence à tomber lorsque la bande
débouche sur la place Jean Bart pour le "rigodon final". Les
musiciens sont juchés sur un podium et tous les airs du carnaval y
passent plutôt deux fois qu'une ! Les masques chahutent pendant une
demi-heure ou trois quarts d'heure protégés du public par des
barrières de sécurité. L'engagement physique est total et la
sudation extrême : lorsqu'il fait froid, la vapeur produite se
condense en une véritable nappe de brouillard qui s'élève à deux
mètres au-dessus des têtes ! Des jeux de lumière colorée, qui ont
remplacé les feux de Bengale, donnent un aspect insolite au brassage
que contemplent placides, Jean Bart, le corsaire statufié et
Reuze-Papa, le géant d'osier.
 
Mais l'instant le plus poignant est certainement celui où
la musique entame la "cantate à Jean Bart" : tous les masques
tombent à genoux, se donnent la main et lèvent les bras au ciel.
Tandis que les parapluies, tenus très haut, marquent la mesure, tous
chantent, les yeux au bord des larmes…

Pour les spectateurs, c'est fini, mais pas pour les
masques ! si certains harassés, rentrent chez eux, d'autres ne
peuvent pas s'arrêter aussi facilement. Les groupes se reforment et
ont tôt fait d'établir un programme. Le plus urgent, c'est bien sûr,
d'aller boire une bonne pinte ! Si les cafés sont archicombles, ils
iront chez un ami : ils savent bien qu'ils y sont attendus ! Le
temps de boire un verre et de chanter quelques airs et ils sont
repartis… Dehors, les vêtements trempés de sueur deviennent de
véritables réfrigérateurs : heureusement que les cafés sont restés
ouverts ! Un fifre et un tambour, juchés sur une table, suffisent à donner une ambiance extraordinaire
au moindre bistrot. Aller manger un morceau à la maison avant le bal
prendrait trop de temps et casserait l'ambiance : un sandwich, un
paquet de frites, une soupe à l'oignon ou même les restes du kliper
qu'on a récupéré tout à l'heure place de l'hôtel de ville serviront
de souper. D'autant plus qu'il serait agréable d'aller faire encore
un petit "beurt'che" derrière la musique des kakesteks qui se
dirigent vers la "rue de la soif" … en attendant d'aller finir la
nuit au bal des Acharnés ! Pour certains la bande ne se terminera
qu'au petit jour quand il faudra bien se résoudre à rentrer pour se
reposer un peu ou pour aller travailler.
Sources : Association
'Fifres et Tambours' Dunkerque et extraits des
œuvres "Les enfants de Jean Bart" & "Carnaval dunkerquois" de
Jean DENISE ( photos http://www.carnaval-dunkerque.com/
& http://www.dunkerque-carnaval.com/
)
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